Note d’intention

Au départ, il y a notre envie commune de réaliser un film saisissant la ferveur et la part de magie des quartiers qui ceinturent la ville de Dakar. Surpeuplés, foisonnants de sons et d’images en provenance du monde entier, ces quartiers caractérisent une société sénégalaise qui lutte quotidiennement pour se nourrir, mais aussi pour ses croyances et ses rêves. Notre film s’inspire humblement de ce quotidien pour en transmettre son énergie, ses émotions et ses fantasmes.

Et quand la saison des pluies s’en mêle, la lumière assomme et la chaleur assèche. En bas, sur terre, les sens se dérèglent. Comme une menace planante, cosmique, qui heurte l’équilibre des personnages.

 

Pour traduire cet univers, nous adopterons un ton léger, à la fois drôle et onirique. Car au milieu de l’agitation et des chamailleries adultes, Souleymane grandit avec la curiosité et l’impertinence d’un jeune garçon de 9 ans. Le film s’ouvre sur son ballon qui casse accidentellement la toiture de la maison. Sans le savoir, Souleymane crée une fêlure et lance le compte à rebours des pluies qui s’annoncent. Il met alors toute son énergie pour réparer cette maudite toiture qui cristallise les tensions. Avec l’aide de ses amis Fatou et Papi, il fait les 400 coups dans le quartier à la recherche du précieux xaalis[1]. Au passage, il assiste à tous les débats en s’y faufilant avec malice et humour. C’est par son regard que la narration du film nous est transmise, un regard sans cesse en décalage, formulant des interprétations parfois erronées du réel mais en y saisissant les passions, les non-dits et les fantasmes de chacun. Souleymane est aussi le messager des querelles des adultes, celui qui entend les rancœurs de chacun et qui en rêve la nuit.

La chaleur monte. Ce climat étouffant met le feu aux poudres, en pleine campagne municipale. Les situations se rejoignent sous l’éclatement des premiers nuages. La pluie devient soulagement et poésie. La solidarité prend le pas sur l’agressivité des désirs personnels. Comme un retour forcé à la nature, la fin d’une période de rut, qui néanmoins ne saura dissiper toutes les envies, tous les espoirs…

La mise en scène épousera le rythme endiablé de la quête de Souleymane. Avec lui, nous circulons d’un personnage à l’autre, sillonnant ainsi le quartier. En enfilant ses yeux enfants, nous vivrons ses fantasmes d’apprenti footballeur et ses cauchemars de faiseurs de bêtises… Nous divaguerons aussi de la réalité grâce à des visions magiques et des plans animés. Ses libertés de mise en scène porteront l’idée d’une caméra vivante, comme le quartier. Elle sera parfois distante, parfois intrusive et remontée. De la même manière, les facéties de Jo provoquent des mises en scène inattendues mariant la politique et le spectacle de rue. Ce souffle de fraîcheur habite notre film et permet de nombreuses audaces.

Mais au-delà de cette liberté, le film porte en toile de fond une satire sociale. Nous souhaitons aborder des faits graves de façon légère et sensible. Leur force n’en est que démultipliée. La fragilité de l’économie quotidienne, symbolisée par la toiture, les blessures de l’exil ou le départ clandestin de Ndongo sont des actes empreints d’émotion, de gravité et d’universalité. Il s’agit bien ici d’une fable aux contours drôles et magiques, mais ancrée dans le réel féroce d’une banlieue africaine contemporaine.

Avec la chaleur qui monte, la lumière jouera un rôle déterminant dans la composition du film. Plus le film avancera et plus le ciel et ses nuages imprimeront une atmosphère lourde, suffocante, fiévreuse. Aux lumières offensives et étouffantes des extérieurs, seront opposées des lumières intérieures plus douces, timorées, révélant la sensualité des corps. Ces espaces intimes seront comme des refuges ombragés, même si les toitures demeurent fragiles.

D’un point de vue sonore, nous voulons restituer l’ambiance d’une banlieue de Dakar. Le bruit des moteurs, le marché populaire, les hauts parleurs de Makha, le chant des oiseaux, les cris d’enfants, le défoulement d’un animal lointain, tout ce matériau sonore aura droit à un traitement spécifique. Cette ambiance reconstituée crée elle aussi le « quartier » et s’écoutera comme une musique qui embrasse les personnages et leurs histoires.

C’est justement cette musique que Jo collecte pour intégrer la parole du quartier à son spectacle. Il perçoit la musicalité du discours de Makha ou des Taasu de Rama. Il provoque la créativité de ses voisins, collecte le slam moderne de Souleymane et la chanson d’Adji lancée à la mer. Avec le spectacle, le film glisse alors vers une ode aux formes artistiques populaires du Grand Dakar : oralité, rythme des percussions et mouvement des corps. Les scènes dansées et chantées feront l’objet de contributions artistiques émanant de la banlieue. Par l’intermédiaire de Jo, nous revisitons les scansions traditionnelles et les discours de communication politique. Et à chaque fois, c’est la musique qui l’emporte.

Pour une telle réalisation, nous avons en mémoire la construction de films « chorale » comme La Cienaga de Lucrecia Martel ou Do the right thing de Spike Lee. Celui-ci rappelle également la mise en scène foisonnante de notre quartier, qui trouve aussi écho chez des cinéastes comme Ettore Scola ou Emir Kusturica.  Nous filmerons l’enfance en pensant à Le passager d’Abbas Kiarostami. Jo prendra appui sur les « petites gens » mis en scène par Djibril Diop Mambéty pour réunir sa troupe. Enfin, des films comme Bal poussière de l’ivoirien Henri Duparc, par exemple, nous inspire également pour le traitement de l’humour africain.

Dakar, en attendant la pluieest un film ancré dans le quotidien d’une grande ville africaine et évoque des vécus universels liés à l’enfance, la justice sociale, l’amour, l’exil et les arts. Il s’agit ici de réaliser un film populaire par son humour, exigeant dans sa forme et faisant écho aux habitants des nombreux quartiers défavorisés des villes des Suds.


[1] Argent en wolof.